Les thèses complotistes ont la peau dure
Pas d’avion dans le Pentagone: une des thèses d’un complotisme qui résiste à tout.Crédits: Photo News
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11/09, 20 ans après

Les thèses complotistes ont la peau dure

Dans l’histoire du complotisme, le 11 septembre coïncide avec une nouvelle ère: le web 2.0 attendait son heure.

Quand les théoriciens du complot se sont mis au travail, les tours jumelles venaient à peine de s’effondrer. Vingt ans plus tard, leurs thèses sont toujours là. Elles n’ont pas pris une ride et elles voyagent bien plus vite en 2021 qu’en 2001. Entretien avec Jérémy Hamers, chargé de cours à l’ULiège où il enseigne l’Éducation aux médias.

Jérémy Hamers, les théories du complot ne sont pas nées avec les attentats des Twin Towers. Mais on considère parfois que c’est l’événement qui les popularise. C’est le cas?

Non. Les théories du complot existent depuis très longtemps. On peut identifier des formes modernes ou émergentes bien avant. Je pense par exemple aux théories qui ont émergé à la suite de la Shoah, dès 1945.

Qu’est-ce qui donne aux attentats du 11 septembre une place à part dans le complotisme?

Ce qui a changé, ce sont les modalités de diffusion…

En 2001, l’internet est pourtant encore balbutiant et les réseaux sociaux n’existent pas du tout.

L’internet est à ce moment-là essentiellement «vertical» dans son mode de communication: il y a quelques diffuseurs et des lecteurs qui ne peuvent pas intervenir. Mais dès 2004-2005, on assiste à un tournant, avec l’apparition de Youtube notamment. On est alors dans le web 2.0. Tout lecteur et spectateur peut devenir producteur et diffuseur. C’est donc un événement qui coïncide avec de nouveaux moyens de diffusion. Et ça va donner plus d’ampleur aux théories du complot, qui ont commencé à circuler dès le lendemain des attentats. L’un des premiers documentaires complotistes sur le 21 septembre à coller à ce web 2.0, c’est Loose Change (NDLR: de Dylan Avery), dès 2005.

Qui a été modifié plusieurs fois et qui est encore très regardé aujourd’hui.

Oui. Il est intéressant dans l’histoire du documentaire contemporain: il a été fait par un homme seul, presque sans moyens financiers, mais en recyclant abondamment des matériaux existants et accessibles sur le net (reportages, etc.).

 

Il y a avant tout un besoin de savoir, de comprendre. Mais je dirais que le complotisme c’est le résultat d’un esprit critique mal placé, mal calibré

 

C’est le propre des théories du complot d’avoir la peau dure?

Oui. D’autant plus que le web se caractérise par une mémoire paradoxale. Il y a d’une part ce qui est déposé sur internet et qui ne disparaît jamais vraiment. Ça continue à circuler. Et d’autre part, il y a la mémoire à très court terme de certains usagers: une théorie peut ressurgir alors qu’elle a été déconstruite à plusieurs reprises. C’est la même chose pour les fake news, les hoax (rumeurs du net)… Il y a une résistance des théories du complot.

En soi, la remise en question, le doute, le scepticisme, c’est plutôt salutaire dans une démocratie, non?

Absolument. Il y a avant tout un besoin de savoir, de comprendre. Mais je dirais que le complotisme c’est le résultat d’un esprit critique mal placé, mal calibré. L’esprit critique doit permettre d’aboutir à une meilleure compréhension des choses. Ici, au contraire, ça débouche sur des thèses simplistes ou des faux raisonnements.

Des faux raisonnements?

C’est le cas quand la conséquence d’un postulat non démontré devient la preuve même de ce postulat. Par exemple: le gouvernement américain a envahi des territoires au Moyen Orient après les événements du 11 septembre. Ce qui permet aux complotistes de confirmer la thèse selon laquelle le gouvernement aurait organisé les attentats pour envahir ces territoires.

 

L’adhésion aux théories du complot fonctionne comme une maladie auto-immune

 

Certaines théories sont suffisamment simplistes pour être déconstruites facilement.

Oui. Mais l’adhésion aux théories du complot fonctionne comme une maladie auto-immune. Plus vous essayez de convaincre de l’absurdité de ces théories, plus on va trouver dans vos tentatives la preuve qu’il y a complot.

 

Oser dire: «Je n’ai pas encore d’information, et c’est normal»

L’être humain n’aime pas le vide. Y compris face à l’info. Les complotistes se chargent d’occuper l’espace.

Comment lutter contre les théories du complot? Mais d’ailleurs, faut-il lutter? Ou est-ce contre-productif? Jérémy Hamers en est convaincu: oui, il faut lutter. « Mais pas en les interdisant ou en affirmant que les complotistes ont tort.»

Pour l’expert, c’est là que peuvent intervenir les médias professionnels. «Je plaide pour une autre temporalité de l’information. Aujourd’hui, on assiste à une course effrénée. Les journalistes sont contraints de publier très rapidement leur info. Je pense qu’il faut revenir à des textes ou des reportages plus longs, avoir le temps d’instruire correctement un dossier, ne pas avoir peur d’introduire de la complexité, des détails et de la rigueur. »

Ça changerait quoi, face aux complotistes? «La forme, d’abord. Une seule image peut parfois entraîner l’adhésion à des thèses complotistes, parce qu’elle fournit une explication simpliste. D’un point de vue formel, il n’y a pas de gouffre entre la mise en récit d’une théorie du complot et des informations sérieuses en format court. La distinction dans la forme commence par la longueur. Or, aujourd’hui, même une information cruciale aura droit à une minute trente, si tout va bien.»

 

Quand l’info tourne à vide

 

Le second levier à actionner est aussi dans le camp des journalistes professionnels et surtout de leurs financeurs, selon Jérémy Hamers.

«Lors d’un événement fédérateur, qui concerne beaucoup de personnes, où l’identification est forte sur le plan émotionnel, on pourrait déjà essayer de ne plus faire tourner une information à vide, en meublant avec de la non-information, en repassant les mêmes images, quand il n’y a pas d’élément neuf. Le citoyen s’en rend compte: il n’apprend rien. Alors, certains ont ce réflexe: si on n’apprend rien, c’est qu’on nous cache quelque chose. C’est là que les acteurs des théories du complot entrent en scène: ils vont puiser dans ces images qu’on passe en boucle les preuves du grand complot. C’est ce qui s’est passé avec les tours jumelles. Ça va faire mouche auprès des citoyens qui n’avaient pas d’infos.» Et qui, souvent, n’aiment pas le vide et veulent comprendre.

Une recette à tester, avance le spécialiste des médias: «Les journalistes devraient avoir le droit de dire: “Pour le moment, nous n’avons pas encore d’information et c’est bien normal”. Ça vaudrait le coup d’essayer. »