«Une femme non sexualisée, c’est rare: les passants la prennent pour un homme»
L’Italienne Elisa Sartori et l’Espagnole Almudena Pano se sont rencontrées aux Beaux-Arts à Bruxelles. Illustratrices, elles pratiquent le street-art dans le projet 10eme Arte. Cette fresque baptisée «Sur l’Herbe» est réalisée dans le cadre du 2e Picture Festival bruxellois. Crédits: ÉdA – Julien RENSONNET
Bruxelles

«Une femme non sexualisée, c’est rare: les passants la prennent pour un homme»

Le duo d’illustratrices 10eme Arte s’offre 33m de long et 90m2 dans la rue Royale, à Bruxelles. La fresque en noir et blanc s’inscrit dans le cadre du Picture Festival. Rencontre et dernières retouches.

Vous n’avez pas pu la louper si vous êtes coutumier de la rue Royale: visible des fenêtres du palais royal comme du tram 92, une nouvelle fresque est apparue sur la paroi du Bozar. Sur ce noir et blanc de 33m de long et 90m2, une jeune femme lit paisiblement comme si elle se reposait dans la verdure du parc de Bruxelles, de l’autre côté de la rue. L’encadrent des objets du quotidien et un feuillage, plantes vertes d’appartement transplantées dans l’espace public.

«Une femme non sexualisée, c’est rare: les passants la prennent pour un homme»
Le duo bruxellois 10eme Arte formé des illustratrices Elisa Sartori et Almudena Pano. Photo: EdA - Julien RENSONNET
Baptisée «Sur l’Herbe», la fresque est l’œuvre du duo 10eme Arte, formé de l’Espagnole Almudena Pano et de l’Italienne Elisa Sartori. Les deux Bruxelloises sont déjà autrices d’une réalisation sous le pont Van der Weyden au bas des Marolles ou d’un ensauvagement d’une cabine de toilettes publiques à Bockstael, toutes deux reprises dans le Parcours Street-Art de la Ville de Bruxelles. D’une seule voix, les illustratrices nous révèlent ce qui se cache derrière cette immense palissade, réalisée dans le cadre du 2e Picture Festival. L’événement bruxellois consacré à l’illustration sous toutes ses formes se tient jusqu’au 20 juin.

Des associations d’idées

«Cette fresque se compose d’abord de jeux visuels, qui font sauter d’une image à l’autre comme en lisant une BD. L’endroit est propice: le passage induit une lecture de gauche à droite. Aussi, le regard y passe d’un objet au suivant, soit par proximité formelle, soit par association d’idées. Par exemple, le hochet devient une carafe ou un t-shirt tacheté se mue en plante verte. Mais d’un nichoir, on peut aussi passer au coucou, puis à la montre. Qui est sans aiguille pour symboliser un moment de rêverie, hors du temps. Enfin, il y a le jeu entre intérieur et extérieur».

«Une femme non sexualisée, c’est rare: les passants la prennent pour un homme»
Dans la fresque BD «Sur l’Herbe», du duo street-art 10eme Arte, le regard passe d’un objet à l’autre par un rapport formel ou thématique. Photo: ÉdA – Julien RENSONNET

Une femme non sexualisée

«Beaucoup de passants pensent que le personnage est un garçon. Pourtant, c’est une jeune femme. C’est dû au fait qu’elle est “sportive” et pas du tout sexualisée, ce qui est rare. Cette beauté androgyne nous intéresse beaucoup: elle instille un petit doute, qui marche bien ici. Le modèle est une danseuse professionnelle, photographiée et retravaillée. L’intérêt de collaborer avec elle, c’est que ses pauses sont toujours très conscientes de ses mouvements».

«Une femme non sexualisée, c’est rare: les passants la prennent pour un homme»
Un modèle féminin non sexualisé: «c’est rare» selon le duo 10eme Arte. Photo: ÉdA – Julien RENSONNET

Noir et blanc

«On aurait pu utiliser les couleurs mais le noir et blanc nous intéressait pour plusieurs raisons. D’abord, il convient bien pour le Picture Festival: il permet de mettre en avant le fait que l’illustration n’est pas destinée qu’aux enfants. Et puis, on montre comme ça que les couleurs, elles sont dans la tête: le bébé est d’une couleur douce, les olives sont vertes, la banane est jaune… Enfin, le noir et blanc est universel et il renvoie bien à la BD».

Le street-art paye mieux que l’édition

Almudena Pano et Elisa Sartori se sont rencontrées à l’Académie des Beaux-Arts à Bruxelles, dans le cursus en illustration. Les deux entretiennent des projets personnels dans l’édition et c’est «pour toucher un public plus large» tout en rompant avec «la solitude du métier d’illustratrice» qu’elles se sont retrouvées dans le projet street-art 10eme Arte.

«Une femme non sexualisée, c’est rare: les passants la prennent pour un homme»
Pour le duo 10eme Arte, l’Italienne Elisa Sartori et l’Espagnole Almudena Pano mettent leurs idées et talents en commun pour «démocratiser l’art». Photo: ÉdA – Julien RENSONNET

«Travailler sur des projets d’une telle grandeur, qui s’affichent en ville, ça fait toujours quelque chose», confient-elles. «Les piétons s’arrêtent, questionnent. Une fresque, ça démocratise l’art. Et puis, dessus, on travaille en équipe».

«L’illustration, ça ne paye pas bien»

«Une femme non sexualisée, c’est rare: les passants la prennent pour un homme»
Le duo bruxellois 10eme Arte formé des illustratrices Elisa Sartori et Almudena Pano. Photo: EdA - Julien RENSONNET
Les filles n’en font pas mystère: il y a aussi un intérêt pécuniaire à la démarche. «L’illustration, ça ne paye pas bien. Surtout dans le livre jeunesse. Le streetart paye mieux: un tableau, c’est plus cher qu’un livre». Il faut cependant sans cesse rappeler les réalités du métier aux clients. «On nous demande parfois si on peut faire un mur dans une maison pour 400€. Mais à ce tarif, on paye à peine le matériel. Les gens n’ont pas conscience de la réflexion en amont, de la mise en place du chantier…»

La Ville de Bruxelles, de son côté, semble une heureuse cliente. «On commence dès la semaine prochaine une fresque street-art au bord du canal, à Neder-Over-Heembeek: c’est pour l’anniversaire de l’intégration des entités de Laeken, Haren et Neder». De quoi trinquer avec l’un des sponsors du duo, brasseur bien connu à Bruxelles qui met du beurre dans les pots de peinture de 10eme Arte.

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