Trois classiques de Jacques Tati  sur Netflix: pourquoi il faut les (re)découvrir
«Blettîmes»: Monsieur Hulot égaré dans un monde kafkaïen.Crédits: -
article abonné offert
STREAMING

Trois classiques de Jacques Tati sur Netflix: pourquoi il faut les (re)découvrir

Apparemment soucieuse d’être appréciée des cinéphiles, la plateforme Netflix a mis en ligne trois films de Jacques Tati: «Mon oncle», «Playtime» et «Les vacances de Monsieur Hulot».

Sur Netflix, on trouve depuis quelque temps des films de Bertrand Tavernier, de Claude Sautet et de Jean-Luc Godard. Comme si le géant américain de la diffusion en ligne voulait s’attirer les bonnes grâces des cinéphiles férus de cinéma hexagonal.

Cette fois, c’est trois films de Jacques Tati qui sont mis en ligne. Belle occasion de redécouvrir ce cinéaste étiqueté «culte», aujourd’hui adulé, mais qui en aura bavé.

Il y a beaucoup à dire sur Tati, réalisateur inclassable et sur l’audace de son style. Au point même que s’il semble normal de célébrer son génie, il n’est pas certain qu’un humour aussi radical trouverait grâce aux yeux du système de production et de diffusion aujourd’hui.

Monsieur Hulot, ce n’est ni Charlot, ni Buster Keaton...C’est encore autre chose

En effet, Tati, on vous annonce «vous allez rire»! Mais attention, ce n’est pas un humour si évident. Son personnage fétiche de Monsieur Hulot, qui parcourt les trois films proposés par Netflix, n’a pas l’expressivité clownesque de Charlot, ni le corps d’acrobate au visage impassible de Buster Keaton, deux autres génies du comique visuel.

Monsieur Hulot (joué par Tati lui-même) c’est juste un grand type avec une pipe, un parapluie et un chapeau, aux allures de vieux célibataire, et qui semble souvent

Trois classiques de Jacques Tati  sur Netflix: pourquoi il faut les (re)découvrir
«Jour de fête», le premier long de Tati en 1949 Photo: -
encombré par ses grands bras et grandes jambes. Vous n’allez pas vous esclaffer immédiatement en le voyant, sauf lorsque, de temps à autre, l’acteur s’offre quasiment un numéro de mime (dans une scène où il joue au tennis par exemple).

De même, les gags ne sont pas traditionnels. Ce n’est pas de l’humour verbal (les dialogues sont quasiment incompréhensibles, presqu’en mode phatique «bonjour», «pardon» excusez-moi») et les gags (surtout de situation) ne sont pas non appuyés par des effets de caméras indiquant «attention, riez!».

Non, tout est cadré assez large et comme chorégraphié. Avec des petits personnages qui entrent dans le champ, se croisent, disparaissent, réapparaissent sur fond de xylophone jazzy. Et c’est aussi un humour de bruitage: Une porte qu’on ne cesse d’ouvrir ou fermer et qui fait «plop». Des bruits de pas grinçant d’un personnage qui arrive du bout du couloir. Des films qu’il faut écouter avec attention.

Un cinéma et un humour presqu’expérimental, qu’il faut apprivoiser

Il n’y a pas d’intrigue classique dans les Tati, pas d’histoire d’amour, pas de sentiments exacerbés. Juste des pérégrinations de personnages burlesques, comme transposé directement de la vie réelle dans un univers loufoque, évoluant dans des décors stylisés où surviennent des gags, l’un à gauche, l’un à droite. Et donc il faut scruter sans cesse l’image. Même des décennies après, Tati reste un cinéma expérimental, qu’il faut apprivoiser.

D’ailleurs, son succès n’a rien eu d’évident.

Trois classiques de Jacques Tati  sur Netflix: pourquoi il faut les (re)découvrir
La célèbre villa de «Mon Oncle» Photo: -
Son premier long «Jour de fête», avec ce facteur truculent qui fait sa tournée à vélo, sort en 1949 en France et est apprécié du public mais pas des critiques. «Les Vacances de Monsieur Hulot » (sorti en 1954) est aussi un succès populaire. «Mon Oncle » également, qui recevra l’Oscar du meilleur étranger».

Mais avec son chef-d’œuvre qui suit «Playtime », il se ruine tant les décors gigantesques du film coûtent cher et tant le tournage s’éternise. C’est la faillite et ses films antérieurs sont mis sous séquestre judiciaire. En prime, c’est un demi-échec en France et il ne sera pas diffusé aux États-Unis.

Seulement six films à l’arrivée et une poignée de courts-métrages

Dès lors, il revient à du cinéma plus simple: « Trafic» (sorti en 1971) est conçu comme un téléfilm (sans changer son esthétique). Et dans son dernier film «Parade », produit par une société…suédoise, il propose un spectacle de cirque où il joue à Monsieur Loyal, ressuscitant ses numéros de mime d’autrefois. Et la France? Comme dans la chanson, elle l’aura laissé tomber.

En 1977, il reçoit un césar pour l’ensemble de son œuvre, et en 1982, il meurt d’une embolie pulmonaire. Cela fait ...6 longs-métrages seulement en 40 ans de carrière.

S’ajoutent une série de courts, avec aussi un documentaire «Forzia Bastia» coréalisé avec sa fille. Et quelques scénarios restés dans les tiroirs et qui seront parfois adaptés (en animation notamment avec «L’illusionniste » de Sylvain Chomet en 2010).

Tati, ça rime aussi avec artiste maudit!

1.«Les Vacances de Monsieur Hulot» (1954): l’humour à la plage

Avec les «Vacances de Monsieur Hulot», on est loin, très loin du style «Hôtel de la plage» et autres «Bronzés». Plutôt dans la France des congés payés, avec des plages grouillantes de monde et d’hôtels bondés en pension complète.

Débarque Tati en Monsieur Hulot, avec son côté très civil, distingué mais aussi maladroit. Les gags se succèdent, les situations cocasses également et la galerie de vacanciers défile. Un film tourné près de Saint-Nazaire, sur deux années, à Saint-Marc-sur-Mer.

Le film a fait l’objet de divers remontages par le réalisateur lui-même, en 1963, puis en 1978. En 2009, il y a eu restauration complète, image et son (comme pour ses autres films). Mais Tati n’était plus là pour le voir.

2.«Mon Oncle» (1958): la maison idéale

Dans «Mon Oncle», sorti en 1958 et en couleur, on retrouve Monsieur Hulot dont le beau-frère, Monsieur Arpel, a une maison futuriste pleine de gadgets technologiques pas toujours performants. Cette maison incroyable est la star du film!

On n’en finirait pas de rire de ce jardin sophistiqué avec ses passerelles qu’il faut obligatoirement emprunter et ses fontaines qui donnent aux invités envie de faire pipi. Il y a aussi à l’intérieur un mobilier design et un festival de tenues «à la mode» qui sont un enchantement.

Hulot s’y fait satiriste de la modernité, tout en s’occupant gentiment de son neveu et regagnant tranquillement chaque jour son appartement situé dans un immeuble aux allures de dédales.

3.«Playtime» (1967): le chef-d’œuvre reconnu trop tard

Il suffit de regarder la bande-annonce (pour la ressortie d’une version restaurée en 2014, célébrée par une soirée spéciale à Cannes) pour saisir la beauté étincelante de ce film en même temps que deviner le raffinement de son humour et la précision maniaque de sa mise en scène.

En fait, Tati a étendu sa vision ironique de la «modernité» de la seule villa de « Mon Oncle» à une ville entière, un Paris (?) du futur fait d’immeubles froids et de ronds-points où les voitures forment un carrousel permanent. Ce qu’il décrit (en l’anticipant) c’est un peu l’univers bureaucratique, impersonnel et international des grandes institutions européennes.

Trois ans de tournage (de 1964 à 1967) pour un film organisé en six séquences (on démarre à l’aéroport) et qui suit deux personnages, Monsieur Hulot lui-même, qui a un rendez-vous avec un personnage important (on n’en saura guère plus) et une jeune touriste américaine.

Ce fut tourné en 70 mm (le double de la pellicule habituelle) et Tati fit construire une ville-décor entière (baptisée «Tativille») près de Paris. La version de départ devait durer 3 heures, il en reste deux (surtout en raison de la volonté des exploitants, qui le forcèrent à raccourcir le film).

Le film fut très critiqué à sa sortie, ruina son auteur et les décors furent détruits alors que Tati rêvait d’y installer une école de cinéma. La réhabilitation n’est venue que plus tard, avec la reconnaissance de cinéastes majeurs comme David Lynch. « Playtime» est considéré aujourd’hui comme un chef-d’œuvre de l’histoire du cinéma.