• Dominique Vosters: le 14 novembre «à minuit», précise-t-il, il terminera son mandat de président. Une négociation politique désignera son successeur.
Audiovisuel

Dominique Vosters, président du CSA: «TF1 devra respecter nos règles en matière de publicité»

Le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) fête ses 20 ans ce jeudi. De l’arrivée de TF1 sur le marché publicitaire belge à la poussée des géants comme Netflix ou Amazon, des réticences de RTL à se laisser contrôler à une RTBF de plus en plus mangée de pubs, nous avons balayé le paysage audiovisuel avec le président (en toute fin de mandat) Dominique Vosters.

L’Avenir.net: Dominique Vosters, quand on a créé le CSA, il y a 20 ans on imaginait sans doute que les chaînes belges privées allaient se multiplier. Et puis le monde de la télé francophone a rétréci. AB3 et AB4 sont devenus des chaînes boîtes aux lettres, RTL est reparti au Luxembourg, il reste... la RTBF...

D.V.: ...Il y a aussi les télés locales, les radios privées, et les câblos, et tout ça nous occupe pas mal! La Belgique, ce n’est évidemment pas la France et ses 65 millions d’habitants et ses dizaines de chaînes. C’est trois opérateurs côtés flamand, deux côtés francophones, restant à déterminer évidemment si RTL TVI est belge ou luxembourgeois. Petit marché donc, mais très ouvert. En 1989, quand une première directive européenne a consacré la «libre circulation des programmes», nous, en Belgique, nous étions déjà bombardés de chaînes étrangères, cependant qu’un pays comme la France n’en recevait quasi aucune. Et donc la situation que vivent certains pays aujourd’hui avec les Netflix et autres Amazon, et bien nous, on la connaît depuis 30 ans.

À propos de «directive européenne», on attend justement de nouvelles règles dans un marché en pleine évolution... Qui arriveront quand?

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Philippe Delusinne, patron de RTL, chaîne qui se dit «Luxembourgeoise». Mais il siège au Conseil d’avis du CSA belge! Photo: -
D.V.: Pas cette année, début 2018 probablement. On l’attend avec impatience cette nouvelle directive car il y a deux principes qu’elle devrait marteler et qui nous intéressent beaucoup: c’est d’abord celui qui dira aux opérateurs étrangers, que cela soit Netflix ou TF1, «vous prenez des parts sur un marché, vous appauvrissez les autres, OK, mais en échange vous investissez sur le territoire où vous avez pris pied ». Voilà quelque chose dont on a besoin qu’il soit établi. Et l’autre principe, c’est qu’un opérateur soit désormais régulé sur le territoire qu’il a ciblé. Personne n’est dupe, par exemple, de ce que RTL cible le territoire belge. La chaîne se vend d’ailleurs aux annonceurs comme une chaîne belge, tout en s’étant réfugié sous sa bannière luxembourgeoise pour nous échapper. Dans l’état d’avancement actuel de la nouvelle directive, nous nous estimons en fait déjà compétents pour reprendre en main le dossier RTL.

Donc vous régulez à nouveau RTL/TVI!

D.V.: Oui, et on a déjà cessé la transmission des plaintes vers notre équivalent luxembourgeois. Ce dernier n’en recevait d’ailleurs jamais à propos de cette chaîne, puisque le réflexe des spectateurs belges était toujours de s’adresser au CSA belge. Désormais, on instruit les plaintes contre RTL nous-même et notre idée est que d’ici à ce que la chaîne ait été une première fois condamnée, et que cette condamnation soit éventuellement contestée par elle devant le Conseil d’État, la directive européenne sera entrée en vigueur et dans le sens espéré.

«Benjamin Maréchal, c’est parfois limite...»

L’Avenir.net: À force de laisser les gens s’exprimer sur tout et dans tous les sens sur certaines radios de la RTBF ou sur Bel-RTL, n’a-t-on pas légitimé une parole souvent à connotation raciste, poujadiste ou donné l’impression que toutes les opinions se valent? Tout cela ne devrait-il pas être régulé, ou au moins sérieusement modéré...

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Benjamin Maréchal, controversé mais jamais inquiété «au bénéfice du doute»! Photo: -

Dominique Vosters: On nous présente toujours comme un gendarme, certes. Mais sur ce genre de sujet, on est dans le domaine de la liberté d’expression, qui est fondamentale, et que le régulateur doit respecter. On entre dans la question de ce qui respecte la dignité humaine, de ce qui est une «incitation à la haine» et les définitions sont précises. Un propos raciste n’est pas forcément une « incitation à la haine», et on ne peut donc pas toujours le condamner. Dans le cas de l’animateur Alain Simons (NDLR: qui sur Vivacité avait mis en garde les auditeurs à propos de la présence de Gitans dans une région), il y a eu de sa part un message discriminant par rapport à une communauté, véhiculant des stéréotypes et qui invitait les auditeurs à adopter un comportement. Le cas d’école! Et logiquement nous l’avons condamné. Mais en règle générale, nous sommes très prudents, de par la volonté de ne pas restreindre la liberté d’expression. Même si je pense que dans le cas de Benjamin Maréchal (le talk-show matinal «C’est vous qui le dites» sur Vivacité), c’est parfois «limite». Mais ça ne va jamais assez loin pour qu’on intervienne. Nous recevons des plaintes à son sujet, nous les instruisons, mais dans le doute… nous laissons aller.» X.D.

TF1 arrive sur le marché publicitaire belge…Il y a déjà des conséquences «collatérales» (les licenciements massifs annoncés chez RTL/TVI). Aurez-vous un contrôle sur la chaîne française?

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TF1 ne pourra couper ses JT en Belgique par de la pub Photo: -
D.V.: Si vous reprenez la presse, vous verrez que tous les trois ans depuis des lustres, TF1 annonçait son arrivée sur le marché publicitaire belge. Et puis soudain, vu leurs problèmes financiers, ça s’est accéléré. Quand c’est devenu une certitude, nous avons contacté le CSA français et établi une convention qui prévoit que dans son signal spécifique émis vers la Belgique, TF1 devra respecter les règles en matière de publicité de la Fédération Wallonie Bruxelles. Cela concerne la durée des pubs ou les coupures dans les JT que la chaîne voudrait obtenir en France et qui est interdite chez nous. On a d’autres demandes et principalement l’obligation pour la chaîne d’investir un pourcentage de son chiffre d’affaires dans notre production audiovisuelle indépendante. Sur ce plan, TF1 ne veut pas s’engager pour l’instant. Mais nous ne désespérons pas d’arriver à quelque chose de satisfaisant, en mêlant aux discussions les ministres concernés et les représentants du Centre du cinéma et de l’audiovisuel. C’est en négociation...

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Le Brexit pourrait voir des sociétés de productions anglaises s’installer en Belgique

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L’arrivée des GAFA (le carré des géants «Google Amazon Facebook Apple») ou de Netflix, c’est encore un autre défi!

D.V.: Oui, mais comme ça embête des gros pays comme la France ou l’Allemagne, au moins face à ce genre d’interlocuteurs, il va y avoir une unité européenne et une action commune. Macron est déjà monté au créneau, l’Italie va suivre… Nous ne sommes pas seuls. C’est plus simple quand la réaction est collective!

Mais Netflix Belgique existe déjà…Vous êtes en contact?

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Reed Hastings a implanté le siège «Netflix Belgique» aux Pays-Bas, qui taxent moins. Photo: -

D.V. : Ils sont pour l’instant installés aux… Pays-Bas, après avoir séjourné au Luxembourg. Vous savez, on a reçu le patron de Netflix, Reed Hastings, il y a 3 ans. Il nous a dit « Vous européens, vous avez créé la directive «Télévision sans frontière» (NDLR: devenue directive « Service de médias audiovisuels» en 2 010) et donc moi je vais là on ne m’impose pas de taxe». Il dit malgré tout qu’il n’a pas de réticence à payer une taxe ou une contribution à l’audiovisuel local… si tout le monde la paie! Il nous dit donc: «organisez-vous entre Européens». Comment lui donner tort?

Au fait, le Brexit aura-t-il des retombées ici?

D.V.: Probablement. De gros producteurs britanniques ont pris contact avec nous pour savoir si c’est «accueillant» chez nous pour leurs activités. Ils cherchent en effet à déménager car, en Grande-Bretagne, ils ne bénéficieront plus du principe de libre circulation des programmes. Il paraît que la Belgique, nous sommes le 5e pays le plus attrayant pour le secteur audiovisuel après la Hollande, l’Irlande, l’Estonie et Malte… Et donc avant le Luxembourg!

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À la RTBF, la publicité a indéniablement influencé la répartition des programmes. La Trois a des audiences confidentielles mais sert à justifier les missions de service public, avec la culture et les programmes pour enfants sans pub. La Une n’est plus très différente d’une chaîne commerciale privée… Tout ça est-il irréversible? Quel est le point de vue du CSA là-dessus?

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Auvio, l’instrument qui doit répondre au changement de mode de consommation de la télé du jeune public. Photo: -
D.V.: Je connais ce débat, il est normal. Je connais bien ceux qui continuent à batailler contre la présence de la publicité à la RTBF, au prétexte qu’elle aurait trop d’influence sur le choix des programmes. Changer tout cela est une décision politique importante qui impliquerait de devoir compenser les 80 millions que perçoit en pub la RTBF chaque année et qui représentent presque 25% de son budget (NDLR: Ces 25% sont un plafond). Mais il y a d’autres arguments: l’organisation classique des programmes, avec des «prime time» qui drainent des annonceurs, tout cela est appelée à changer avec l’émergence du «non linéaire». C’est devenu le mode de consommation le plus courant des 18-25 ans. Ils ne suivent plus les programmes en direct, mais à la carte et en différé. En majorité, ils iront voir certains programmes en replay sur Auvio. Raison pour laquelle les chaînes aimeraient aussi que la durée du «replay» des programmes achetés s’allonge, car elle est limitée actuellement à 7 jours. C’est pas pour trouver des excuses à la RTBF, mais les choses évoluent à grande vitesse. Ce qui me préoccupe davantage aujourd’hui, c’est la publicité en forme de «placement de produit» de plus en plus insidieuse, dont on ne sait si c’est la présentation du produit qui sert de prétexte au programme ou l’inverse. Cela concerne aussi les Youtubeurs…

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Conseil d’avis? Il n’a pas été renouvelé depuis 2012!

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Le CSA s’occupe des Youtubeurs?

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Jimmy Labeeu, un youtubeur désormais régulé…par le CSA! Photo: -
D.V.: Oui, nous les rencontrons depuis peu. Ceux qui ont le plus de succès. Nous les mettons en garde face à certains pièges qui leur sont tendus, à une certaine éthique en matière de publicité. Ils sont souvent seuls et ont peu de moyens, mais certains drainent des centaines de milliers de spectateurs et ont une influence, ils peuvent induire des comportements.

Le Conseil d’avis du CSA comprend surtout des représentants des médias (dont les patrons de la RTBF et de RTL TVI), ne manque-t-il pas de représentants non liés à des médias?

D.V.: On a travaillé là-dessus. Le Conseil d’avis n’a plus été renouvelé depuis 2012! Certains ne sont plus dans le secteur, et pourtant toujours dans la liste! On attend un nouveau décret au niveau Wallonie-Bruxelles qui nous permettrait d’avoir trois catégories de personnes dans sa composition: les «régulés» (télés, radios, câblos…), les «acteurs du changement» (représentants de la presse, producteurs indépendants etc.) et enfin des représentants de la «société civile». Là, on a ciblé UNIA (centre pour l’égalité des chances), MYRIA (défense des droits des étrangers) et le Délégué aux droits de l’Enfant.

Qui sera le nouveau président? Une négociation entre partis!

« Je n’avais jamais travaillé avec une équipe de 25 personnes, des gens très compétents, dans des disciplines très diverses. Par rapport à tout ce que j’ai connu dans le passé, c’était mieux. J’ai beaucoup travaillé dans des cabinets (NDLR: notamment celui de l’ancienne ministre de la Culture Fadila Laanan) et là, tout était toujours dans l’urgence. Cela a donc été pour moi une expérience très intéressante.» Au terme d’un mandat de 5 ans, Dominique Vosters, étiqueté PS, quittera la présidence du CSA «le 14 novembre à minuit».

Qui lui succédera? C’est le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles en décidera. Le CSA est certes une instance «indépendante», mais sa présidence fait l’objet d’une négociation politique. «C’est une fonction à plein-temps, cependant que les trois vice-présidents sont aux jetons de présence. Il y aura donc des palabres d’abord pour savoir quel parti obtiendra le poste, et puis au sein de ce parti, qui sera désigné.»