Sam Touzani: «Les dictatures arabes inondent l’Europe de haine via satellite»
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Sam Touzani: «Les dictatures arabes inondent l’Europe de haine via satellite»

Le comédien Sam Touzani pleure sa «famille» de Charlie Hebdo. Mais reste lucide. Le Bruxellois pointe les fondamentalismes de tout bord qui attisent la haine. Tout en déplorant l’échec de la mission d’éducation de la société belge. Une (très longue) analyse plutôt pessimiste.

Sam Touzani est incroyant. «Profondément». Echte Brusseleir, le comédien est remonté comme jamais depuis les attentats à Charlie Hebdo. Alors qu’il refuse depuis une décennie de s’exprimer en télé sur les questions politiques ou sociologiques, préférant dénoncer les fondamentalismes dans ses spectacles, cet enfant des cultures judéo-chrétienne («parce que je suis belge et bruxellois») et berbéro-arabo-musulmane («par ma famille») a décidé de l’ouvrir. Et le ket n’est pas tendre avec les obscurantistes. De tous bords.

Sam Touzani, on vous a vu sur la RTBF visiter la rédaction de Charlie Hebdo, cible des attentats. Un vrai bunker. Exercer son métier d’artiste dans cette semi-clandestinité, c’est dingue, non?

Ce n’est pas nouveau. D’autres y sont forcés. Comme Rushdie ou Nasreen et plus récemment Kamel Daoud, qui ont aussi une fatwa sur leur tête. Cet obscurantisme actuel et violent ne tombe pas de nulle part. Il est plus construit que dans les années 90, et frappe plus fort, plus vite et à l’improviste. Il ne faut pas céder à la panique, ne pas monter les communautés entre elles. Mais il est difficile de ne pas entrer dans le jeu quand on vous déclare la guerre. Ce sont des fous furieux. La question: à une trentaine d’années, comment peut-on en arriver là?

Doit-on faire le constat d’une intégration loupée? En Belgique, les communautés maghrébines sont-elles autre chose que ces niches électorales que vous déploriez dans L’Avenir lors des 50 ans de l’immigration marocaine?

Attention au terme «intégration». Je suis pour l’intégration quand elle est globale et pour tous les secteurs. Quand on ne l’applique qu’aux classes issues de l’immigration, ça m’agace. Le réel problème, c’est ce repli communautaire. Tout le monde vit replié sur lui-même. Il y a des ghettos à Molenbeek et Anderlecht, mais aussi à Uccle et à Lasne. Je critiquerai toujours ce communautarisme et ses dérives. Bien qu’il faille reconnaître que beaucoup de terroristes sont musulmans. Nous sommes dans une culture de la peur qui a d'abord peur de nommer les choses. On devrait dire que ce sont des «terroristes islamistes», non uniquement des «terroristes».

À ce sujet, vous avez relayé à l’automne une lumineuse «Lettre ouverte au monde musulman» du philosophe français Abdennour Bidar, qui taxe le fondamentalisme de «cancer de l’islam». Il pointe entre autres l’impossibilité d’un islam individuel face à la pensée collective…

Il fait ce constat comme des dizaines d’autres intellectuels musulmans. Mais les crétins ne lisent pas. Ils préfèrent jouer avec leurs kalashnikovs. Le problème, c’est que les fondamentalistes ne sont pas tous des cons. Ils détournent alors leurs idées comme socle pour leur terrorisme. Les auteurs du 11 Septembre étaient tous lettrés ou universitaires. Il ne faut pas parler de 2 ou 3 gamins désœuvrés. Et en Europe, à Toulouse, à Charlie Hebdo ou au Musée juif de Bruxelles, ce sont des Français.

Doit-on cette fois encore, comme vous le faites régulièrement, pointer un échec éducatif?

Pour eux, la société a raté sa mission d’éducation, oui. Tant à la maison qu’à l’école. Quand vous êtes outillé, ça va beaucoup mieux… Mais à leur décharge, le délit de faciès est loin d’être un souvenir. Allez trouver un job quand vous vous appelez Mohamed… De là à dégainer pour assassiner les plus grands pacifistes, et pas l’empire Le Pen par exemple, je m’interroge. Il ne s’agit pas de 2 ou 3 caricatures. Ces gens savaient ce qu’ils faisaient. Ils voulaient écraser le symbole et assouvir leur soif de violence.

C’est le «monstre» engendré par l’Islam dont parle Bidar?

Quand j’entends des pays comme le Maroc, la Tunisie, l'Egypte, la Turquie, le Qatar ou l’Arabie Saoudite qui condamnent les attentats, ça me fait bien rire. Ce sont des dictatures. Ce sont elles qui inondent l’Europe d’idées extrémistes qui rentrent en Occident via la télé satellitaire. Il suffit d’un peu de zapping, d’un clic, et vous êtes plongé dans la haine.

L’Occident aussi engendre des fondamentalismes. La Belgique a eu toutes les peines du monde à éviter de propager les idées de Zemmour en début de semaine.

Zemmour, c’est pas du tout ma tasse de thé. Comme Dieudonné ou Alain Soral, il fait de l’argent avec la haine. Comme sociologue, il devrait avoir un minimum de déontologie. Houellebecq c’est différent. On peut ne pas être d’accord avec ses textes, comme avec ceux de Rushdie, mais il a le droit de dire ce qu’il veut dans son roman.

Comme les gars de Charlie Hebdo ont le droit de dessiner ce qu’ils veulent.

Évidemment. Bien plus que par la fusillade, je suis surtout terrifié par le fait que certains puissent être choqués par ces dessins.

D’où l’inquiétude qui point à l’écoute des témoignages de ces derniers jours, de profs désemparés face à l’incompréhension de leurs jeunes élèves dans le décodage des unes polémiques.

Il faut se poser la question de la façon dont l’enseignement est appliqué en Belgique et en France. Le tabou sur certains sujets, ça ne date pas d’hier. Je rencontre souvent des profs qui me disent ne plus pouvoir parler de la Shoah ou de Darwin. L’an dernier, j’ai reçu une plainte par courrier après une journée culturelle dans une école. J’avais joué mon sketch imaginant un «défilé de burqas haute couture».

Comment réagir?

Je suis contre les accommodements raisonnables. Quand on revendique des particularismes effrénés, ça crée du racisme. Prenez l’exemple du halal dans les écoles… Si j’me pointe demain en adorant le «dieu spaghetti volant», c’est mon droit. Mais je ne peux pas imposer à l’école de servir un bolo chaque jour ou de m’accepter avec une passoire sur la tête. Le principe d’égalité en serait remis en cause.

La religion prend trop de place à l’école?

Je me demande pourquoi il y a encore des cours de religion. Globalement, la religion a trop de poids chez nous. Elle est trop liée au pouvoir. Arrêtons de financer les cultes, qui coûtent des centaines de millions à la Belgique, et qu’on mette cet argent dans les crèches. Dans l’avenir, quoi.

Vous plaidez aussi pour des lieux de rencontre.

Oui car l'éducation n'est pas seule responsable. Il ne faut pas tout mettre sur son dos.

Pour l’instant, personne ne met la question socio-économique au centre des débats…

Pourtant, il faudrait.

Alors que de Brigode le lui suggérait ce 8 janvier dans "Jeudi en Prime" à la RTBF, Lutgen a préféré plaider un renforcement sécuritaire…

Les politiques parlent à court terme. Ils mettent leur énergie à se faire réélire. En Belgique, on a des rois de père en fils et des politiques de père en fils. On peut parler de dynastie. Il faut donc séduire. Et le sécuritaire, ça séduit. C’est du populisme. Pourtant, il faudrait prendre le mal à la racine. Et la racine, c’est le socio-économique. Et la pauvreté intellectuelle et culturelle.

Depuis son entrée en scène, le Gouvernement Michel choisit plutôt de sabrer dans les budgets...

D’habitude, je juge le thermomètre démocratique à trois critères. D’abord la liberté de la presse et de l’expression artistique. Ensuite la parité hommes/femmes. Enfin, la manière dont les détenus et internés sont traités. J’ajoute désormais un 4e critère: l’importance qu’on donne à la culture. Essayez de tenir 24h sans culture et voyez comment le monde va s’éteindre.

La mobilisation citoyenne ne vous rassure pas?

Le 7 janvier au soir, tous les citoyens étaient là à la place du Luxembourg? Y avait pas beaucoup de «bronzés»... Où étaient les musulmans progressistes? Pourtant, lors de l’affaire des caricatures de Mahomet, en une heure, on a vu 5.000 personnes affluer devant la RTBF. Ici, on ne voit personne.

Les musulmans progressistes doivent la boucler?

En 2009, ils étaient là pour manifester pour Gaza et la Palestine. Une cause tout à fait légitime. Visiblement, il y a des combats qui touchent et d’autres moins. Beaucoup ont peur d’être humiliés s'ils s'élèvent contre les faits parisiens. Je déplore cette indignation sélective. Ce n’est pas l’individu qui gère la société, mais le collectif. Le «qu’en dira-t-on». C’est pour ça que des filles viennent se faire recoudre à l’Hôpital Saint-Pierre. On revient au VIIe siècle, là. L’obscurantisme grandit. C’est noir ou blanc. Ça m’inquiète car, moi, je suis gris.
 

«Droit au blasphème»


Charlie. «Je m’accrochais à Charlie. Ils avaient des couilles. C’était la famille que j’avais choisie. On est tous orphelins, là. On ne prend pas encore assez la mesure du massacre. Ils ont été poignardés dans le dos par des lâches».

Le consensus mou. «À Charlie, ils n’avaient pas peur. Ils ont tenu jusqu’au bout. En Belgique, on cède trop souvent au consensus mou. On met les affaires au frigo et tout s’arrange autour d’un verre de bière. Mais rien n’est jamais résolu. Le compromis amène à la compromission».

L’Islam d’aujourd’hui. «Au contraire du catholicisme avec Vatican II, l’Islam n’a pas encore fait son "aggiornamento". Car il n’a pas de clergé. Tout le monde s’y autoproclame imam et interprète le texte comme il veut. Et chacun lance sa petite fatwa».

Le blasphème. «Je suis un homme de paix. Et je ne suis pas croyant. Aussi, je revendique mon droit au blasphème. Oui, parce que la religion ne me concerne pas. Le blasphème, ça ne concerne que les croyants. Les gens comme moi doivent le leur dire».

L'antisémitisme. «Il y a cette petite phrase que j'aime bien. "Je n'ai pas de problème avec Allah, mais avec son fan club. Ceux-là, ils ont l'obsession des juifs et d'Israël. Du grand complot. Hier, c'était une supérette casher. Il y a eu le Musée juif. L'attaque de Merah devant un lycée juif. Il ne faut pas minimiser cette obsession qui est la leur. On a toute l'information nécessaire à portée de clic mais notre mémoire historique s'atrophie...»

La peur. «Nous sommes dans une culture de la peur qui a d'abord peur de nommer les choses. On devrait dire que ce sont des "terroristes islamistes", non uniquement des "terroristes". Et il faut dire que ces terroristes islamistes ont commis ce 9 janvier un attentat antisémite».