• Après l’intermède du «Paradis pour demeure», Pierre d’Ovidio poursuit avec «Étrange sabotage» sa peinture de la France sous la IVe République.
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Un déraillement sans coupable

Dans «Étrange sabotage», Pierre d’Ovidio construit une excellente intrigue policière dans la France de l’après-guerre bloquée par des grèves.

Dans la nuit du 3 au 4 décembre 1947, à Agny, non loin d’Arras, le déraillement de l’Express Paris-Tourcoing cause la mort d’une vingtaine de passagers et de nombreux blessés. Ce sabotage restera impuni même si les communistes sont suspectés d’en être les auteurs. Le socialiste et ancien Résistant Paul Ramadier vient en effet d’exclure les ministres communistes du gouvernement, accusés d’être inféodés à Moscou (le fameux «parti de l’étranger»). Et le ministre de l’Intérieur Jules Moch, également socialiste et Résistant, menace d’envoyer la troupe contre les grévistes, en majorité membres de la CGT, syndicat communiste, qui, des docks de Marseille aux chemins de fer et mines du Nord, paralysent la France.

À ce mystère historique, Pierre d’Ovidio apporte sa propre réponse à travers une intrigue passionnante. Retrouvant son héros, l’inspecteur parisien Maurice Clavault venu prêter main-forte à ses homologues nordistes, il suggère que quatre membres de la cellule communiste arrageoise sont à la base du sabotage, avant de devenir eux-mêmes la cible de mystérieux justiciers. Tout cela sur fond rivalités entre le maire socialiste de la cité, Guy Mollet, et son challenger RPF, rassemblement fondé quelques mois plus tôt par le Général de Gaulle.

Après L’Ingratitude des fils et Le Choix des désordres, l’ancien prof d’histoire poursuit avec Étrange sabotage sa peinture de la France de l’après-guerre puis de la IVe République. «En me documentant sur cette période, explique-t-il, j’ai été intrigué par ce sabotage lié à une situation sociale tendue due au rationnement du pain et à l’augmentation du prix du charbon. Et qui va, pour un moment, briser le mouvement de grève. Comme si ne pas vouloir retrouver les coupables constituait une forme de deal: en contrepartie, les communistes calment l’agitation.»

Au fil des romans, les personnages évoluent. Notamment, Ginette, la «fiancée» du héros, qui s’affirme de plus en plus comme comédienne. «À la Libération, les femmes se sont pas mal émancipées, commente Pierre d’Ovidio, né en 1949. Elles ont envie de vivre autrement.» La jeune fille fait d’ailleurs découvrir à son compagnon un peu désarçonné le Tabou, un club de jazz ouvert à Saint-Germain-des-Prés. Autre figure secondaire récurrente, l’écrivain réactionnaire et misanthrope Paul Léautaud qui poursuit sa correspondance épistolaire avec l’inspecteur.

À travers cette série où on lit Simenon, où on va voir au cinéma Le Diable au corps avec Gérard Philippe, Pierre d’Ovidio fait respirer l’air du temps. «C’est une France grise, en cours de reconstruction. La mise en place du plan Marshall tarde et on entre dans la Guerre froide. Ce n’est pas encore vraiment les Trente Glorieuses.»

Pierre d’Ovidio, «Étrange sabotage», Presses de la Cité, 330 p.