Un mois de chaos au pays du pétrole
Maduro crie au complot ourdi de l’étranger et a repris à son compte la rhétorique nationaliste de Chavez pour gagner «la guerre» contre «la bourgeoisie» ou «les fascistes».Crédits: Reporters / Photoshot
Monde

Un mois de chaos au pays du pétrole

Que se passe-t-il au Venezuela? Depuis un mois, des étudiants et des opposants descendent dans la rue partout dans le pays pour protester contre l’insécurité, la vie chère, les pénuries et la répression policière. Ils réclament la démission du président Maduro.

Sebastian Santander (NDLR : politologue à l’Université de Liège), pourquoi ce brusque regain de tension ?

Cette contestation est beaucoup plus large, plus profonde et assez ancienne. La contestation est très enracinée dans la société vénézuélienne depuis l’arrivée de Chavez au pouvoir fin des années 90. Une tentative de coup d’État en 2002-2003 est d’ailleurs parvenue à destituer Chavez pendant 48 heures. La société s’est fortement polarisée entre d’un côté ceux qui dénoncent la corruption, le népotisme, le clientélisme et de l’autre ceux qui ont bénéficié des politiques sociales mises en place par Chavez en instrumentalisant le pétrole. Cette population pauvre représente grosso modo la moitié des Vénézuéliens. La contestation est donc latente au Venezuela. Mais Maduro n’a pas du tout le charisme de Chavez, et il n’a peut-être pas ses compétences. Il a choisi une sorte de fuite en avant, en privilégiant un discours qui divise.

Comment un pays qui regorge de pétrole se retrouve-t-il au bord de la faillite ?

Le problème de l’administration actuelle et de la précédente est qu’elles ont utilisé le pétrole pour gérer au jour le jour les questions économiques. Autrement dit, les autorités vénézuéliennes n’ont pas utilisé le pétrole pour investir à long terme, pour diversifier l’économie dans l’industrie, l’agriculture, etc. La richesse produite par le pays provient pour environ 90 % du pétrole. En conséquence, le pays importe des biens industriels, les biens de consommation. Par ailleurs, les politiques assez protectionnistes mises en place ont fait fuir les investisseurs. Outre la spéculation sur la devise, comme le pays importe tout et qu’il y a peu de concurrence, l’inflation est galopante. Le Venezuela est le pays qui connaît la plus haute inflation d’Amérique latine (plus de 56 % en 2013).

Le Venezuela est-il l’Ukraine de l’Amérique latine ?

Je n’irais pas jusque-là parce que, contrairement au discours souvent mis en avant sur l’interventionnisme américain, on n’a pas deux camps qui s’affrontent pour essayer de contrôler le pays. En Ukraine, des acteurs extérieurs exercent une très forte influence et, d’une certaine manière, définissent le destin de l’Ukraine.

Le président Maduro et le gouvernement sont-ils déstabilisés ou menacés ?

L’armée, pour le moment, est derrière le président. Si une partie de l’armée retournait sa veste, le pouvoir pourrait être inquiété. Mais tant que l’armée est du côté de Maduro, la situation ne devrait pas bouger énormément.

D’autre part, si les étudiants réclament le départ immédiat du président, l’opposition officielle reste prudente et plus nuancée, tout en dénonçant toujours les travers de l’actuelle administration. L’opposition estime que la destitution de Maduro doit se faire dans le respect des institutions ou via de nouvelles élections.

Un dialogue national est-il possible pour sortir de la crise ?

Cela me paraît peu probable. Ils ont besoin d’une tierce partie pour les rapprocher parce que la radicalisation des uns et des autres renforce la très forte polarisation du pays. Le Brésil ou l’Argentine pourraient jouer un rôle en mobilisant l’UNASUR, l’Union des nations sud-américaines, dont les États-Unis ne font pas partie et qui permet de désamorcer par le dialogue politique les conflits entre les États membres de l’UNASUR, mais aussi au sein des États latino-américains.

Que reste-t-il de l’héritage de Chavez, un an après sa disparition ?

Son décès a marqué très profondément une partie de la population qui continue d’aduler sa personne et son héritage. Ce sont surtout ceux qui bénéficient des projets sociaux que Chavez a mis en place. Je ne pense pas que l’opposition, si elle arrive un jour au pouvoir, va jeter le bébé avec l’eau du bain et liquider ces projets sociaux. Ils sont soutenus par une grande partie de la population.¦